Voyourismes

Voyourismes
  • Date:
  • Auteur: Clifford Brown
  • Catégorie: Rousseur(s)

Mon premier émoi criminel, je l’ai vécu au jardin botanique, en 1985. Je visitais l’endroit avec ma maman et j’avais sept ans. Il y avait un beau jardin, presque désert, et les carottes qui y poussaient étaient irrésistibles. Nous en avons mangé chacun une, puis nous avons vu LE signe. Qui spécifiait qu’il était interdit de consommer les légumes du jardin, et que les contrevenants étaient passibles de poursuites. Dans la tête d’un petit garçon qui n’a jamais ne serait-ce que botté une poubelle, ça inquiète.

J’ai tout de suite imaginé ma mère en prison, mon père désemparé, et la justice en marche. Pour une carotte. J’avais déjà une certains conscience – à moitié innée, et à moitié inculquée par l’éducation que me prodiguaient mes parents et mes professeurs – et je me sentais mal parce que j’avais transgressé une règle, aussi simpliste soit-elle.

J’ai vieilli, et j’ai appris à faire la part des choses. À laisser certaines règles et lois de côté dans certaines circonstances, en utilisant mon jugement. Et je me suis forcé, depuis lors, pour toujours faire preuve de savoir-vivre et de respect envers mon prochain.

*

Je ne suis pas le seul à vivre quotidiennement avec cette préoccupation, mais je dois avouer que depuis que j’ai recommencé à utiliser les transports en commun, j’ai rarement été témoin d’autant de transgressions de mauvais goût.

On se croirait projeté, lorsqu’on descend dans les profondeurs de la ville, dans une immense cage négligée où ont lieu des combats de macaques. En sortant de mon wagon, la semaine dernière, j’ai presque été atteint par un contenant en styromousse plein de vieille bouffe, lancé par un jeune idiot trop paresseux pour marcher jusqu’à la poubelle.

Mais heureusement, j’en ai terminé avec tout ça, alors vos chastes yeux seront désormais épargnés de mes remarques désobligeantes sur un réseau de transport collectif mal maintenu.

*

Bien avant que je puisse passer mon permis de conduire, quand j’avais environ 14 ans, mes amis du secondaire à Shawinigan ont commencé à voler des voitures, comme ça, pour le kick. Ils étaient loin d’être organisés; souvent sans avoir planifié quoi que ce soit, ils tombaient sur quelqu’un qui laissait tourner son moteur devant le dépanneur, se glissaient subtilement derrière le volant, et démarraient à toute vitesse.

C’étaient des « joyrides » dans le sens le plus pur du terme : ils ne gardaient jamais les bagnoles longtemps, les abandonnant dans un endroit isolé au bout de quelques heures d’abus.

Mon karma criminel n’ayant jamais été très heureux, j’ai dès le départ refusé d’être impliqué dans leurs mauvaises habitudes. Avec un père flic, j’aurais eu l’air drôlement con en cas d’arrestation. Cependant, un soir après l’école, je me suis laissé convaincre de faire un caméo comme passager, dans une vieille Buick beige.

Bien entendu, au bout de quelques kilomètres, la ville étant grande comme ma poche et ma chance criminelle inexistante, nous avons croisé une voiture policière et les agents qui l’occupaient avaient la signalisation du véhicule. Ils nous ont donc poursuivi autour de la Plaza de la Mauricie, et nous ont rattrapé assez facilement. C’est à ce grandiose moment que ma carrière de vilain a connu son terme.

À propos de l’auteur : Clifford Brown mène une vie tranquille à Rosemont, ponctuée de siestes improvisées dans le Parc du Pélican et de rencontres accidentelles avec Guindon.

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