Je me pose souvent la question : Est-ce que ça sert encore à quelque chose?
Écrire à propos de la littérature, de nos jours, en cette époque formidable et futuriste, où l’esprit de synthèse et la concision font la loi, et où les grands messages sociaux se transmettent par tweets, est-ce encore utile? Y a-t-il encore des gens qui lisent des livres? Une conscience littéraire commune?
Le Salon du livre est plein à craquer, mais on dirait que c’est la B.A. annuelle du semi-littéraire : il achète deux ou trois livres, les pose sur ses étagères et ne les lit pas. Pourquoi payer pour un objet de papier quand on peut s’informer gratuitement sur le Web, via de courts textes de 200 mots ou moins? Pourquoi tenter de remonter le cours d’un article-fleuve des plus tumultueux quand on peut consulter une synthèse en quelques minutes?
Pourquoi les pages littéraires rétrécissent-elles à l’intérieur des quotidiens, hebdos ou magazines en voie de disparition? Pour sauver les arbres? Pourquoi la chronique de Nicolas Dickner a-t-elle pris fin, dans un Voir toujours plus mince à chaque semaine?
Vous devrez m’excuser – je suis dans ma phase « pourquoi? ». J’essaie d’atténuer mon sens de l’observation, de ne pas réagir devant la lente régression médiatique, de ne pas m’inquiéter que, pour la plupart des gens, il ne s’agisse que d’une banale question d’argent… et je n’y parviens pas. Au même titre que la qualité dégringolante du français dans La Presse, je le prends personnel. Je m’attriste de n’obtenir aucune réaction quand je poste des remarques ou des photos liées à des livres sur mon « mur » Facebook. J’ai accumulé près de 5000 amis, qui réagissent aux commentaires les plus triviaux, mais pas à ça. Une photo de mon scrotum serait un million de fois plus populaire que la photo d’une jaquette de livre, aussi excitant soit-il.
Il y a quelques semaines, Montréal a perdu deux publications iconiques. Le magazine NIGHTLIFE a publié sa dernière édition papier et le Hour a rendu l’âme. Les deux magazines continueront leur merveilleuse aventure en ligne, bien entendu, mais tout ça ne s’est pas fait sans victimes collatérales. Des employés ont été remerciés de leurs services dans les deux cas.
J’ai travaillé deux ans chez NIGHTLIFE et je peux témoigner de la difficulté que rencontraient les conseillers publicitaires devant les nouveaux défis de notre époque. Plus personne n’est intéressée à promouvoir son entreprise dans les pages d’un magazine lu par 1,4% de la population de la province. Pourquoi payer quand on peut diffuser en ligne à moindre coût? Pourquoi soutenir idéologiquement l’impression de magazines à distribuer dans une société où la conscience écologique est de plus en plus développée? Pourquoi abdiquer devant la logique dictée par le capitalisme?
Quoiqu’on en pense, lire sur un écran n’a rien de comparable à la sensation que l’on ressent quand on se déplace physiquement pour se procurer un magazine ou un livre. Payer pour lire, c’est un peu une leçon de vie. Ça nous enseigne que les mots ont une valeur, que tout ne nous est pas dû, et que les gens qui font de langue française leur spécialité ne devraient pas être pris pour acquis.
À propos de l’auteur : Clifford Brown a obtenu un diplôme en pornographie de l’Université Laval du Boulevard St-Martin en 2001, et se consacre depuis à l’étude appliquée de l’obscénité sociétale.
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