Le Roi est mort, vive le Roi!

Le Roi est mort, vive le Roi!
  • Date:
  • Auteur: Harold Beaulieu
  • Catégorie: Archives 2011

Note : remarquez bien que toutes les vidéos traitées dans la chronique sont accessibles en hyperliens.

Il y a quelques jours, les mythiques Beastie Boys lançaient partout sur le web le vidéoclip de Make Some Noise, l’excellent premier extrait de leur dernier album, Hot Sauce Committee Part Two. Réalisée par Adam Yauch, le MCA des Beastie, la vidéo reprend les personnages de fêtards invétérés du célèbre clip de Fight For Your Right (1986). Si le trio de la version originale était campé par les trois MCs du groupe, c’est maintenant Danny McBride, Elijah Wood and Seth Rogen qui y revêtent blings et Adidas. Or, il s’est avéré que, en réalité, le vidéoclip était la version raccourci d’un court-métrage d’une vingtaine de minutes qu’on a pu voir dans son intégralité la semaine dernière. Tiens, intéressant.

Toutefois, les vieux raprockeurs sont loin d’être les seuls à avoir proposé un vidéoclip exhaustif dans les derniers mois. On a qu’à penser à Scenes From The Suburbs, le moyen-métrage que le génial Spike Jonze a tiré de l’univers du dernier album d’Arcade Fire. Présentée en première à la dernière édition du Festival International du Film de Berlin, les fans pourront enfin visionner la vidéo dans la version de luxe de The Suburbs qui paraîtra vers la fin de juin. On se souvient que le clip de la chanson éponyme était, comme Make Some Noise, une version courte du film tourné par Jonze.

Par ailleurs, le réalisateur d’Adaptation avait également travaillé avec Kanye West en 2009 pour We Were Once a Fairy Tale, un court-métrage délirant basé sur les thèmes de 808s and Heartbreak. Même si le film n’était pas réellement le véhicule d’une chanson particulière, le buzz qui l’entourait avait été vraiment très intense et la presse musicale en avait jasé un long moment. Ce faisant, cela avait également amené West à récidiver avec Runaway, magistrale vidéo de 35 minutes coréalisée par Hype Williams et le rappeur lui-même.

Le phénomène est loin de s’arrêter là. Pensons seulement au Telephone de la Lady Gaga, clip de 9 minutes aussi éclectique qu’inhomogène qu’a réalisé Jonas Åkerlund, s’inspirant abondement du style « film d’exploitation » et de l’imaginaire de Quentin Tarantino. Et à 30 Seconds to Mars qui, à défaut de faire du rock inspiré, n’en finissent plus de sortir des vidéoclips d’envergure. Le dernier, Hurricane, pseudoréalisé par le comédien/chanteur Jared Leto (c’est plutôt Scott Stewart, technicien hollywoodien d’effets spéciaux, qui en est le principal artisan), est une véritable mascarade postfétichiste que les petites filles groupies ont bien du mal à interpréter. Il y a même une version non-censurée!

Dans tous les cas, la conception de « clips-métrages » semble être un phénomène bien actuel et relativement nouveau, du moins, dans sa popularité. Ne vous méprenez pas, le beau Jared n’a pas inventé la chose. Citons seulement Daft Punk, qui l’avait fait bien avant lui, en 1996, avec Big City Nights, un vidéoclip très cinématographique sur la trame de Da Funk. Dix ans plus tard, le célèbre duo électronique avait même poussé la chose jusqu’à réaliser Electroma, un long-métrage expérimental onirique de 76 minutes. Projeté à minuit tous les samedis, pendant un an, dans une unique salle du cinéma du Panthéon de Paris, inutile de mentionner que le film a fait immensément gonfler le mythe « Daft Punk ».

Si on ne conteste en aucun cas la pertinence esthétique de vouloir s’éloigner des formats traditionnels, force est d’admettre qu’on observe une importante  recrudescence de réalisations de « clips-métrages ». Évidemment, vingt-cinq ans après la naissance de MTV, avec la diffusion assez ironique de Video Killed the Radio Star des Buggles, on peut franchement se questionner sur l’avenir du vidéoclip tel qu’on le connait. Qui plus est, les chaines musicales spécialisées, littéralement perverties par la téléréalité, se sont éloignées de leurs mandats depuis un bon bout de temps. Chez nous, Musique Plus n’en finit plus de changer sa formule, toujours au profit de vieilles séries de MTV. Facile d’acheter et de traduire un vieux show pour boucher les trous d’une programmation qui, paradoxalement, laisse de moins en moins de place à la musique. Au canal 30, on ne fait même plus jouer les vidéoclips jusqu’au bout…

Au moins, en devenant  la référence première pour le contenu musical, le web a repris le trône que MTV et ses pairs avaient laissé choir. Et qui dit web dit grandeur. On ne peut pas se permettre, contraintes commerciales l’oblige, de faire jouer un vidéoclip de 25 minutes à la télévision. Sur la toile, rien de plus facile. Résultat : davantage de liberté dans la création, d’où l’effervescence des collaborations avec des réalisateurs chevronnés qui peuvent maintenant trouver leur compte dans des formats plus artistiquement intéressants.

Si personne ne se plaindra de la présence de tous ces courts-métrages musicaux, on peut très certainement prédire la mort des chaînes spécialisées en musique. Avec la diffusion abondante, sur demande, de vidéoclips, de « clips-métrages » ou de lives, la télévision ne pourra plus rivaliser. Sur le plan créatif, l’offre devient beaucoup plus intéressante. Pensons à notre Rock ton, au répertoire de la Blogothèque, aux Sessions AOL, aux Transmissions MySpace ou à la TV Pitchfork. Pour la mise en marché des artistes, la visibilité qu’offre le web surpasse la télévision de manière exponentielle! Vraiment, on peut dire que l’internet aura profondément changé le visage de l’industrie musicale. Après le marché du mp3 et la disparition du CD, c’est la webtélé et la disparition de MTV. Le Roi est mort, vive le Roi!

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