Le naufrage du contre-torpilleur

Le naufrage du contre-torpilleur
  • Date:
  • Auteur: Nicolas Roy
  • Catégorie: Vu / Entendu

En cette collante soirée de juin, je me ronge les moelles. Je me fais de la bile. Je crains et m’inquiète. C’est que j’ai incité des amis à assister au spectacle de Destroyer, sobriquet du Vancouverois Dan Bejar, artiste compétent et scrupuleux en studio, mais trop souvent personnification de l’errance sur scène. En fait, je le caractériserais de performeur très dangereusement inégal. J’ai été témoin en 2006 de tout son savoir-faire. De mémoire de spectateur, la pire prestation à laquelle j’ai assisté.

Pourquoi alors une deuxième chance? Parce que j’affectionne ce jeu où la fausse balle est permise. Et aussi parce que cette fois-ci, contrairement à la funeste soirée susmentionnée, l’homme sera entouré de ses acolytes. Il y a six ans, à la vue d’un Destroyer éméché titubant sans assistance sur scène, j’avais grommelé pour moi-même : « Fuck that, yé tu seul! » Comme quoi il faut toujours écrire EN SOLO sur le billet d’un spectacle de cette nature. On évite ainsi les accusations de fausse représentation et, dans certains cas, les déplacements inutiles.

Tout cela est maintenant de l’histoire ancienne. J’ai pardonné. Ce soir, le Rialto brillera de toutes ses fausses feuilles d’or et Bejar fera sourire et rire les petits chérubins peints en altitude. Oui, j’ai confiance. Ce sera mémorable.

Passons en coup de vent sur la première partie. Fagoté d’un treillis d’armée de réserve, d’un pantalon muguet de mai et d’une guitare portée au-dessus de la ceinture, Sandro Perri, surnommé Polmo Polpo dans la sphère électronique, offre en pâture à une foule inattentive son subtil post-folk expérimental. C’est délicat et gorgé d’ingéniosité sur album, mais fâcheusement propret sur scène. Pendant que les trilles de traversière répondent aux flatulences cosmiques d’un clavier dompté par un type aux allures de beau-frère de comptable, Sandro enchaîne impassiblement des accords étrangers à la pop grand public. Vachement complexe. Une écoute attentive du vinyle en vaut probablement la peine. En direct, ça convient davantage à l’interlude ou à un pédicure en ascenseur.

C’est au tour de Destroyer et sa bande. Une longue introduction à la Primal Scream nous tient en haleine dans l’attente des musiciens. Ils sont huit. Chacun avancé en âge et sans doute syndiqué. Au diable la déflagration, l’intensité des exécutants s’exprimera de l’intérieur. Seul Bejar peut sauver la mise en mettant le feu aux poudres.

Oubliez ça.

Destroyer est une boule d’apathie remplie de lacunes de prestance. Appuyé sur un stand de micro de deux pieds, il profite de chaque passage instrumental pour s’agenouiller et s’imbiber de Boréale blonde. Quand il se relève, c’est pour empoigner son micro comme une adolescente qui se résigne à sa première turlute sans trop-plein de volonté ou de volupté. Quand il ouvre les yeux, c’est pour jeter un regard inquiet sur le public. Comme s’il cherchait le tireur embusqué qui allait mettre fin à son supplice de chanteur populaire. Non, vraiment, ma poivrière a plus de charisme.

Sur le plan musical, la dynamique est également décevante. Tout le caractère « uncool » si sympathique de son majestueux Kaputt est occulté. L’ambiant-white disco-new age qui définit l’album, à cheval entre New Order et Kenny G, fait place à un folk rock tonifié un peu banal, interprété avec justesse, mais sans la suavité nécessaire au cachet easy-listening-soft rock-smooth jazz de son chef-d’œuvre. Pendant que Nancy et Marion danseront, Didier le mélomane de pointe se fera chier. Il en résulte aussi que les deux bijoux atmosphériques de l’album, Suicide Demo For Kara Walker et Bay of Pigs, sont absents de la set-list. Dommage.

Dernier hic avant de conclure : le manque à l’appel de la chanteuse Sibel Trasher. Bien que son rôle sur l’enregistrement ne soit pas prépondérant, son absence sous sa forme d’épaule vocale réconfortante est importante. Les soirs de cafard, le Bejar aurait avantage à y déposer son fro de poète français et y retrouver un peu de cette passion qui s’étiole d’une salle de spectacle à l’autre.

Verdict : Mes amis m’en veulent, je suis bitch et Destroyer vient de se faire passer dans la mitaine deux fois plutôt qu’une. Retiré à mon grand regret.

Photographies : Bahaa Hussein

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