Lana Del Rey et le formatage contre-culturel

Lana Del Rey et le formatage contre-culturel

Image : pochette du véritable premier album de Lizzy Grant.

Dans quelques semaines, après des mois de spéculations, le public pourra enfin entendre le « premier » album fort attendu de la sulfureuse (est-ce un adjectif assez fort?) Lana Del Rey, Elizabeth Grant de son vrai nom, immense phénomène web s’il en est un. Déjà, la presse s’entend pour parler d’un succès annoncé. Or, on critiquera peut-être ma position, mais je dois avouer que j’ai plusieurs réserves devant le « produit » qu’offre Lana Del Rey.

Musicalement, les différents extraits qu’elle a publiés dans les derniers mois sont assez accrocheurs et, il faut l’avouer, de qualité. Les Video Games, Blue Jeans et Born to Die sont, sommes toutes, des chansons assez abouties et répondent à un ensemble – et un son – cohérent et efficace. Aussi, créer une demande en jouant sur la rareté de la proposition est incontestablement un moyen efficace de susciter l’intérêt et, ici, l’entreprise apparait avoir été des plus bénéfique. À cet égard, on peut difficilement reprocher à une artiste émergente d’avoir cherché à attirer l’attention. Toutefois, là où j’éprouve un certain malaise, c’est au niveau de « l’image » du projet de Lana Del Rey.

En effet, dans tous ses portraits publicitaires, tous ses vidéoclips et toutes ses prestations lives, l’image de la chanteuse semble tellement être calculée, qu’on en vient à questionner la démarche elle-même. Lana Del Rey serait-elle véritablement, comme on le croyait initialement, un phénomène underground émergeant ou bien, au contraire, ne représenterait-elle qu’une nouvelle coqueluche que des investisseurs avares de succès commercial auraient travaillé à inscrire dans un esprit indie? Honnêtement, même si la réalité n’est probablement pas aussi radicale, après le visionnement de Born to Die, son plus récent vidéoclip, la question se pose.

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Les influences qu’on y retrouve sont si diversifiées, si hétéroclites, que le résultat final est une sorte de fresque rococo terne et tombe complètement à plat. On semble véritablement avoir tenté de reproduire une sorte d’éclectisme postmoderne qui, j’imagine, renforcerait l’étiquette hip qu’on veut à tout prix rattaché à l’artiste. Le problème, c’est que la démarche est tellement appuyée, tellement léchée, qu’on flaire tout de suite un certain formatage contre-culturel. Ça manque cruellement de naïveté, d’imperfection et, surtout, de spontanéité.

À ce sujet, on se demande bien pourquoi son premier véritable album, signé Lizzy Grant et titré Lana Del Ray, a été lancé sur iTunes en 2010 avant d’être rapidement retiré. M’est avis que des producteurs avisés ont flairé le succès et ont décidé de construire un projet rentable autour d’Elizabeth Grant. Il faut écouter ledit album pour l’imaginer. Sans être nécessairement meilleur, le son était beaucoup moins commercial, davantage cru et émotif, que ce que l’on peut entendre aujourd’hui.

Comprenez-moi bien, je n’ai rien contre le fait qu’Elizabeth Grant ait voulu revoir sa démarche pour pouvoir rejoindre un public plus large. Ce qui m’agace, c’est que j’ai l’impression qu’on tente d’octroyer une image marginale et underground à Lana Del Rey alors que, manifestement, on organise la mise en marché pour s’assurer d’obtenir un capital maximal lors de la sortie du « premier » album de la chanteuse, résultant une sorte de paradoxe contre-culturel.

Toutefois, comme me le faisait remarquer un ami, il ne faut pas se surprendre de retrouver des éléments undergrounds dans la culture populaire. C’est loin d’être un phénomène nouveau. Les codes contre-culturels finissent toujours par percer le mainstream et à se mercantiliser. Pour de bons exemples, voyez le clip We Found Love de Rihanna ou Countdown de Beyoncé, deux des chanteuses commerciales les plus influentes de l’industrie. Le premier clip est fortement inspiré d’esthétiques de cinéastes-auteurs comme Gaspar Noé et Darren Aronofsky alors que le second est littéralement une copie des chorégraphies de la danseuse belge Anne Teresa De Keersmaeker.

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On peut se consoler en se disant que, même si la contreculture est parfois bafouée par des artistes aux ambitions mercantiles – et donc commercialisé –, celle-ci impose toujours une influence croisée sur la culture de masse et donc, par surcroit, finit indéniablement par dicter les différents courants, restant une précurseure mainstream.

Pour finir, il apparaitrait malhonnête de déprécier systématiquement une manifestation culturelle par sa volonté d’être rentable. L’important restera toujours sa qualité, son intégrité et sa propension à toucher les gens, qu’elle soit ancrée dans un esprit marginal ou commercial. Ainsi, pour revenir à Lana Del Rey, même s’il s’avérait que son projet était aussi calculé qu’il en a l’air, le réel jugement ne devrait être qu’envers son album à paraître. On s’en reparle donc dans deux semaines.

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