Être un jeune homme un peu différent dans une petite ville, ça vient presque automatiquement de pair avec une quête identitaire qui dure longtemps. Et avant de découvrir que la musique qui était le plus propice à accompagner mon rythme de vie était la house, je suis passé par toutes les gammes du spectrum sonore.
Une fois que j’ai été en âge de forger mes propres goûts et de cesser d’écouter en boucle "Chantes-la ta chanson", de Jean Lapointe avec ma mère, mon premier arrêt s’est fait sur Samantha Fox. Ma première acquisition vinyle, autant pour la jaquette mettant en valeur ses plantureux obus que pour le côté dansant de la chose. Mon grand-père m’a acheté un poster en Floride : une belle photo de Samantha avec un micro-bikini. C’était avant la testostérone et la masturbation, mais je peux vous dire que j’ai bavé en masse en le regardant avant de faire dodo, chaque soir.
C’était l’époque du club Columbia, qu’il était facile d’escroquer en se commandant plein de cassettes sans jamais les payer. On choisissait à l’aveuglette des titres qui semblaient intéressants, et les petites boîtes rectangulaires en plastique s’accumulaient dans nos présentoirs. C’était aussi l’époque du Combat des Clips à Musique Plus, dans toute sa gloire. J’étais en cinquième année de primaire à l’école Saint-Gérard de Laval, et j’aimais bien Def Leppard. Quand leur hit "Pour Some Sugar on Me" a été détrôné au palmarès par "One", de Metallica, j’ai été outré pendant une semaine. Choqué noir. Livide. La vidéo du gars qui a perdu toute façon de communiquer avec le monde extérieur pendant la guerre me faisait faire des cauchemars. Mais qui a dit que tous les cauchemars devaient être négatifs?
Je me suis mis à aimer le métal. Les filles de ma classe, dont les formes commençaient à pousser, écoutaient toutes les New Kids on the Block. Mes potes et moi, on tentait de trouver le groupe métal le plus crade et le plus repoussant. Cannibal Corpse. Celtic Frost. Du death metal criard et guttural. Ça a duré jusqu’en secondaire deux, quand je suis tombé en amour avec une certaine Jacinthe, à la Polyvalente des Chutes. Jacinthe était belle, intelligente, allumée, et obsédée par Robert Smith. Moi j’avais une coupe Longueuil, je me tenais dans des shows punk, et j’avais ZÉRO expérience avec les filles.
The Cure m’a de prime abord intéressé parce que Jacinthe aimait ça, mais plus j’en écoutais, et plus j’aimais ça. Et plus j’aimais ça, plus je découvrais d’autres groupes « alternatifs ». C’était aussi l’arrivée du grunge, le premier album de Nirvana, "Bleach", les chemises de chasse et les trucker hats ironiques. Ironique, aussi, que je ne sois jamais parvenu à ne serait-ce qu’embrasser Jacinthe, parce que j’étais maladivement intimidé, même si j’essayais souvent d’attirer son attention, en classe, en envoyant des avions de papier dans son décolleté.
Du grunge, je suis passé au punk, puis au rock n’ roll. J’ai eu des bands. Je suis déménagé à Montréal. J’ai découvert la musique industrielle et gothique et hanté les soirées Krashtess du mercredi aux Foufs. De là, il n’y avait qu’un pas à franchir vers l’ensoleillement de la house et l’émerveillement procuré par l’électro, circa 2000. Mais tout ça, c’est une longue histoire, que papa vous racontera sans doute une autre fois.
À propos de l’auteur : Clifford Brown est audiophile, cinéphile et procrastinophile. Il est trentenaire mais vit encore comme un adolescent, se levant rarement avant midi et faisant à peu près ce qui lui plaît de ses journées. Il prépare le terrain pour les premières productions musicales du ROUX Soundsystem et cherche activement un emploi dans le domaine de la pornographie. (?)
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