Critique CD: An Awesome Wave de alt-J

Critique CD: An Awesome Wave de alt-J
  • Date:
  • Auteur: Nicolas Roy
  • Catégorie: Vu / Entendu

Question dénomination, il fait dans la singularité. Voici un groupe dont le nom est composé, selon l’explication, d’une touche modificatrice et de la 7e consonne de l'alphabet latin, ou d'un caractère spécial (Delta) notamment utilisé en géométrie, calculabilité, physique des particules et mécanique des milieux continus. Élégamment intellectuel et ouvert aux interprétations de symbolique. À moins qu’on ait tout simplement affaire à un chef de bande qui voue une affection étrange aux polygones à trois côtés. « Triangles are my favourite shape, Three points where two lines meet. » C’est ce que nous révèle le deuxième couplet de la pièce Tessalate, tiré de An Awsome Wave, premier et très étonnant album de alt-J (Δ).

Le quatuor britannique est composé de Joe Newman (voix, guitare), Gus Unger-Hamilton (claviers), Gwil Sainsbury (basse) et Tom Green (batterie et casseroles). Quatre étudiants de la Leeds University, inscrits aux facultés de beaux-arts et de lettres, qui se lient d'amitié dès la rentrée avant de former un groupe en deuxième année. Ils s’appelleront d’abord Daljit Dhaliwal, puis FILMS, et finalement alt-J pour éviter toute confusion avec le groupe américain The Films. Une fois leurs études terminées, c’est à Cambridge qu'ils éliront domicile. Un endroit idéal, selon eux, pour musiciens responsables qui veulent plancher sur un album loin des distractions londoniennes. La démarche et sérieuse et l’ambition bien affichée.

Et la musique dans tout cela?

Comme toujours, l’examen d’entrée de l’auditeur porte sur la voix du frontman. Ça passe où ça casse dès la deuxième plage, Interlude, morceau a cappella qui dévoile toute la palette vocale de Newman. Imaginez l'union entre le résonnant nasillement du gothique Billy Corgan (Smashing Pumpkins), le chevrotement langoureux du weirdo Devendra Banhart et le limpide croon du ténonino Hayden Thorpe (Wild Beast). Avec des inflexions caribéennes en extra quand l’esprit dub l’exige. Un joyeux bordel sur papier, une chimie opérante en situation de jeu. Grosso modo, si vous aimez le fausset raffiné, vous serez servi.

Outre la voix, on accroche aussi sur ce qu’elle transmet : des textes costauds et recherchés, axés sur le récit et les personnages. Matilda évoque la relation entre une jeune Nathalie Portman et Léon le professionnel dans le célèbre film de Luc Besson. Fitzpleasure, insaisissable, s’inspire d’un chapitre du livre Last Exit to Brooklyn de l'auteur Hubert Selby Junior. Taro porte quant à elle sur Robert Capa et la fin tragique de son amour Gerda Taro, photographe de guerre, passée sous les chenilles d’un tank républicain durant la Guerre d’Espagne. Beaucoup de tragédie, beaucoup de poésie.

C’est néanmoins sur le plan instrumental et structurel qu’alt-j vainc toute résistance. La recette, qu’on peut qualifier de gastronomique (et de gagnante), réunit en doses savantes les ingrédients nécessaires au régal des fines oreilles. C’est éclectique, cultivé et foisonnant, d’accord, mais malgré tout naturel, familier et facile à aimer, d'une pièce à l'autre, sans remplissage. On cherche encore le maillon faible. Ce n’est ni Tessalate, ni Breezeblock, toutes deux chargées de détresse et de concupiscence en suspens, pas plus que Something Good avec son refrain ensoleillé et sa guitare égrenée gentiment distordue. Encore moins Dissolve Me et son hook de synthétiseur sur fond de basse grésillante, possiblement la pièce la plus contagieuse du LP. Je donne ma langue au chat. Solide de 1 à 14. Très solide.

Les convaincus d'entre vous devront par contre attendre au moins deux saisons avant de les voir sur des planches montréalaises. Entre les grands festivals de musique européens et une petite salle sur Jean-Talon, il y a un pas et un océan à franchir.

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