Carte blanche, âme noire

Carte blanche, âme noire
  • Date:
  • Auteur: Clifford Brown
  • Catégorie: Rousseur(s)

La musique que j’écoute en écrivant influence inévitablement le résultat final. Si j’écoute de la house, j’ai envie de parler de nightlife et de mésaventures rocambolesques. Du folk? Je deviens plus introspectif et exploratoire. Du hip-hop? Mes mots adoptent un rythme, un phrasé, une certaine poésie.

Quand on tient une chronique comme la mienne, sans direction définie, on a la liberté d’écrire à propos de n’importe quoi, mais en même temps, cette latitude est vertigineuse. Tous les sujets sont bons. On peut développer sur n’importe quoi. Mais c’est souvent cette « carte blanche » qui débouche sur le syndrome de la page blanche, justement.

Il n’y a pas de guérison facile. Aucun médicament qui redonne l’inspiration. Et quand ta muse, c’est ton chien, et qu’il passe plus de temps à t’empêcher de te concentrer qu’à t’illuminer, c’est mal parti.

Si on est un auteur avec un cerveau bien fait, on tire ses idées du quotidien. Un éclair de génie dans la douche. Un détail aperçu du coin de l’œil, il y a des semaines, qui surgit brusquement de notre subconscient. Ou, comme chez Proust, une odeur captée en sauvette qui nous rappelle un souvenir enfoui, loin dans notre passé.

Si on est un écrivain traumatisé, qui s’auto-censure et qui a des tendances répressives, alors c’est plus difficile. On est toujours son critique le plus sévère, n’est-ce pas? Il n’y a de création que dans la douleur. Chez certains, la recherche et la documentation sont les parties les plus faciles. Aligner des mots, structurer des phrases et délimiter des paragraphes, faire progresser le texte, en quelque sorte, deviennent autant de facteurs qui plongent l’auteur dans l’agonie la plus lancinante.

Contrairement au travail à la chaîne, où il est recommandé de se mettre le cerveau à off, l’écriture est interne, et sa gestation est un processus que l’on oublie souvent. Il ne suffit pas de s’installer devant un clavier pour que les mots coulent en un seul souffle; on passe souvent des heures à y penser, consciemment ou non, avant d’être prêts à s’étaler sur une feuille ou un écran. Au même titre qu’un DJ ne fait pas que jouer des chansons dans un bar; il en télécharge au préalable des centaines, qu’il écoute attentivement, avant d’en choisir quelques-unes. Épuration.

On est rarement satisfait. Quand je relis les nouvelles fortement inspirées par Bukowski que j’écrivais sur mon balcon lavalois en 1997, en buvant des quilles de Lucky Lager, je suis un peu découragé. Probablement au même titre que je serai découragé par ces chroniques, dans quelques années.

Le processus créatif évolue sans cesse. Nos perceptions changent. Nos goûts se raffinent. Et les mots, aussi maléables qu’ils soient, prennent avec le temps d’étranges connotations. On apprend avec la pratique à mieux les manier, et quand on se penche sur un vieux texte, on ne peut y entrevoir que les erreurs, les phrases bancales qu’on aurait pu mieux tourner, les effets de style ratés.

C’est pourquoi mon regard est constamment tourné vers le futur, et malgré ma grande nostalgie, rarement vers le passé.

À propos de l’auteur : Clifford Brown écrit quotidiennement depuis 1990 environ. Ses premiers courriels, en 1994, étaient toujours écrits dans un français irréprochable, ce qui leur enlève aujourd’hui ce sentiment d’urgence et d’excitation que devait vivre le jeune homme à l’époque des balbutiements de l’internet. Il apporte la même minutie à ses messages texte; il n’est pas rare de le voir à l’œuvre, les doigts pianotant sur son iPhone, perfectionniste jusque dans les communications hâtives de fin de soirée.

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