Africa Love

Africa Love
  • Date:
  • Auteur: Eliane Sauvé
  • Catégorie: Archives 2011

Photographie : Eliane Sauvé

Mon amour pour Tiken Jah Fakoly ne date pas d’hier. C’était en 2008. C’était loin, très loin d’ici. C’était au Burkina Faso, un soir de février, alors qu’on était au Quartier Général avec les copains, à boire le thé et à causer. Et sur la terre rouge d’Afrique, bien calée sur une natte de bois, je fais la découverte de Tiken. Omar appuie sur play. Une vieille cassette dans un lecteur désuet. L’Africain. Timide, je fredonne des paroles inventées. Mais ces mots, ils se sont vite mémorisés. Ils sont devenus une hymne, qu’on doit chanter à l’unisson, le point dans les air. "Ouvrez les frontières, ouvrez les frontières, laissez-nous passer."

Entre deux chansons de zou goulu et de coupé décalé, je me suis mise à écouter Tiken Jah Fakoly, dans mon Ouaga lointain. Et voilà que le lion du reggae était de passage à Montréal le week-end dernier pour livrer une performance qui restera dans les anales. Un vent de nostalgie sur mes souvenirs africains. Je n'ai pas envie de vous faire une critique du spectacle. J'ai essayé, en vain. Les mots pour décrire ne viennent pas. De toute manière, je ne suis plus dans les temps. La date de tombée est passée. Mais la musique de Tiken, elle, est intemporelle. Alors à quoi bon. Ceux qui ont foulé les planches de l'Olympia comprendront. C'est un concert qui se vit.

Mais voilà qu'est née l'envie d'écrire sur la musique africaine - plus particulièrement sur celle du Burkina Faso. Bon d'accord, je n'ai pas les connaissances anthropologiques et la verve de mon collègue Jonathan Rouleau, mais il s'agit d'une petite recherche réalisée avec amour.

La musique a toujours été omniprésente dans la société burkinabè, et ce, depuis des siècles. On ne peut parler de style national proprement dit; chacune des ethnies ayant développé sa spécificité. Toutefois, les racines musicales, partagées avec celles de la Côte d’Ivoire et du Mali, sont les mêmes, soit la culture mandingue. Depuis la fondation de l’Empire mandingue au treizième siècle, musique et histoire sont intimement liées, voire même indissociables. Étant un pays très pauvre, c’est par une tradition orale que la culture s’est transmise de génération en génération. S’opérant de père en fils, ou de mère en fille dans un long processus d’apprentissage et d’initiations, les griots ont su se tailler une place de choix au sein de la noblesse. Formant l’une des plus importantes castes de l’Afrique de l’Ouest, les griots, porteurs du savoir, étaient autant qualifiés d’éleveurs, d’éducateurs, d’enseignants, d’animateurs, de chanteurs que de conteurs. Étant de véritables encyclopédies humaines, ils jouaient un rôle primordial dans cette transmission des coutumes. Ils mémorisaient, à défaut de documents officiels, les traditions, lois et coutumes. La connaissance musicale faisait aussi partie de leurs attributs. Ils rappelaient en chansons autant les commencements de l’Empire, les exploits des dirigeants, que la vie au quotidien. Se promenant de village en village, ils initiaient des fêtes, pouvant manipuler les différents instruments, danser, et chanter. C’est à ces griots que l’on doit la conservation et l’évolution de la musique mandingue, dont les traditions inspirent les créateurs modernes.

La musique étant « un dispositif de communication de masse et de contrôle idéologique » (1) , elle permet au pouvoir d'affirmer sa puissance. Maître dans la transmission d’un langage parlé à codé, la musique relate l’histoire des sociétés, faisant maintenant objet d’études pour déchiffrer ce langage tambouriné, ses techniques, son contenu idéologique, historique et socio-religieux. Puis, la musique rituelle reste bien implantée, accompagnant tout événement religieux et initiatique. Elle est aussi utilisée pour chasser les démons et les mauvais esprits lors de sacrifices. Sous un autre angle, certains rites permettent la guérison des malades dans une rituel ne pouvant être dissocié de la musique – on parle ici d’une vraie musicothérapie. L’animisme, bien présent au Burkina Faso, consiste à entrer en communication avec les ancêtres et les divinités. Ces derniers peuvent habiter tout élément de la nature, dont les matériaux employés pour la fabrication des instruments.

Soixante ethnies cohabitent sur le territoire burkinabè, ayant chacune leurs propres particularités, mais toutes reliées par un tronc commun, la musique, qui coule en leurs veines et fait battre leurs cœurs. C’est grâce à cette pluralité ethnique que le Burkina Faso possède un important registre d’instruments, variant selon les régions. D’abord et avant tout, il faut mentionner que la fabrication des instruments est un processus sacré et mythique. L’instrument est un médiateur spirituel, véhiculant un message ésotérique. Le statut « d’objet » ne peut être réduit à sa simple expression, l’instrument devient une entité vivante, il a une âme qui se développe au contact de l’influence humaine. Il partage avec l'homme qui le manipule le statut d'être humain puisqu'il « parle », possède des caractéristiques sexuelles et une famille. Dans certaines circonstances sacrées, l'instrument dépasse l’homme, et devient un être supérieur, un autel, voire même l'incarnation d'un ancêtre. Cela justifie toutes les restrictions, précautions et autres interdits liés à l'usage de certains instruments.

D’abord et avant tout, le corps humain reste le plus vieux de tous les instruments, et les Burkinabè en sont bien conscients – clappement de mains, de pieds, chants, et sons buccaux sont omniprésents dans la tradition musicale. L’art vocal, l’instrument commun de tous les peuples burkinabè, est très reconnu pour sa vitalité, son originalité et sa dominance. Certains peuples comme les Gourounsi ont même inventé un véritable langage sifflé. Chez les Bisas, les chanteurs traditionnels affectionnent le trémolo et le vibrato en utilisant pratiquement toujours une gamme de cinq notes. Chez les Mossis, la conjonction d’une voix mâle et d’une voix femelle est essentielle pour respecter l’esthétique de leur musique.

Les instruments, inventés, manipulés et fabriqués par l’homme, sont une extension de leur corps et de leur âme. On peut les catégoriser en quatre grandes familles, (2) les membranophones comprenant tambours et tams-tams, les aérophones avec ses flûtes, sifflets et trompes, les cordophones comptant les luths, harpes et violons ainsi que les idiophones incluant les xylophones, calebasses et sanzas, petits pianos portatifs. Le registre des instruments burkinabè est vaste et complexe.

Le balafon, principal instrument ancestral, utilisé du tout début du règne mandingue jusqu’à aujourd’hui. Faisant partie des idiophones, il est l’instrument le plus populaire du Burkina Faso et de l’Afrique de l’Ouest, sa région créatrice. Il s’agit d’une sorte de xylophone construit sur un cadre de bois, où l’on pose de 14 à 18 lames de bois de différentes épaisseurs, afin d’obtenir une gamme décroissante. Au dessous, des calebasses servent de caisses de résonnance, on y perce même quelques trous recouverts d’une membrane afin de favoriser une meilleure vibration. Avec l’aide de deux baquettes, on frappe sur ses lattes pour produire le son. L’intensité avec laquelle les lames seront frappées déterminera la limpidité du son. Cet instrument laisse derrière lui une histoire riche, où depuis des siècles, il parle la langue des sages. Il est de toutes les fêtes traditionnelles, il rythme les danses des masques annonçant la fin de la saison de sécheresse. Lors de grandes manifestations, il est accompagné de tams-tams tels le doundoum, imposant tambour recouvert d’une peau aux deux extrémités, le bendré, tambour composé d’une grosse calebasse ronde, fidèle accompagnateur du balafon et objet indissociable du griot. Les instruments à vents tels les sifflets, les flûtes, les clarinettes, les cornes et les trompes sont aussi de mise.

Le djembé, maître de la famille des membranophones, est un instrument de percussion fabriqué à partir d’un tronc d’arbre que l’on a évidé et recouvert d’une peau de chèvre. Une tension y est maintenue grâce à un système de cordes et d’anneaux métalliques. Provenant aussi de l’Empire mandingue, il a traversé les âges et les pays, déployant un son riche et puissant. Imposant, le djembé est au cœur même de toute danse africaine, battant la mesure pour des sessions musicales improvisées qui peuvent s’étendent sur des heures. Trois ton peuvent y être joués, le son claqué sur le bord du bois, le son moyen sur le bord et la peau et le son basse au centre. Se forme alors des mélanges harmoniques et rythmiques. Il se joue rarement seul, voire jamais – les ensembles sont constitué d’un soliste et de djembés d’accompagnement.

(1) Laurent Auber, 1991.

(2) Système de classement le plus utilisé par les musicologues du monde entier, réalisé par E.M. Von Hornbostel et C. Sachs, 1914.

Commentaires